Affichage des articles dont le libellé est Mir Hossein Mousavi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mir Hossein Mousavi. Afficher tous les articles

L'appel de Mousavi avant 22 bahman

Le 11 février prochain (22 bahman dans le calendrier persan) aura lieu le trente et unième anniversaire de la victoire de la révolution islamique sur le régime du Shah, et comme chaque année, une grande manifestation populaire est prévue pour commémorer cet événement. Habituellement, l'avenue Azadi est abandonnée à la population : on s'y promène en famille ou entre amis, on y mange, on assiste aux petits spectacles donnés dans les stands officiels pendant qu'on entend, diffusé par les hauts parleurs, les discours nationalistes des plus hautes figures du régime.


Place Azadi, le 15 juin 2009

Depuis les élections du 12 juin, ce type de manifestation où le pouvoir exhibe sa bienveillance et son soutien populaire n'est plus possible : le 17 septembre (jour de la Palestine), le 4 novembre (anniversaire de la prise de l'ambassade des Etats-Unis), les 26 et 27 décembre (fêtes chiites de Tasua et Achoura) ont tous été marqués par une contestation sans précédent. Ebranlé dans sa légitimité, le pouvoir a réprimé systématiquement et violemment les manifestations alternatives largement plus importantes que les cortèges officiels. Cependant, malgré la violence de la répression d'Achoura (un des épisodes les plus sanglants de l'histoire post révolutionnaire de l'Iran), le pouvoir n'est toujours pas assuré, il craint la journée du 11 février. Le régime fait tout pour entretenir une ambiance de terreur : il multiplie les arrestations, exécute arbitrairement deux jeunes et, par la voix de clercs réactionnaires ou de brigadiers sinistres menace de mort les opposants.
Le 2 février, sur le site Kalemeh (proche des réformateurs), Mir Hossein Mousavi a répété son opposition avec le gouvernement en appelant à manifester le 22 bahman, un peu plus d'un mois après son communiqué n°17, qui avait déjà fait couler beaucoup d'encre.


Dans cette interview, Mousavi accuse la révolution d'avoir renoué avec le despotisme du Shah : "Dans les premières années de la révolution, le peuple était convaincu d'avoir détruit toutes les structures à travers lesquelles le despotisme et la dictature pouvaient s'imposer. Je faisais partie de ceux qui y croyaient, mais maintenant, non. (…) je ne pense pas que la révolution islamique a réalisé ses objectifs." Il décrit la situation actuelle de l'Iran dans des termes plus durs qu'auparavant en disant que "la dictature au nom de la religion est la pire de toutes". Il affirme ensuite avoir perdu toute confiance dans les institutions : "nous avons perdu tout espoir dans l'institution judiciaire. (…) Aujourd'hui les cellules sont occupées par les enfants les plus sincères et les plus attachés à la révolution : étudiants, professeurs, et autres. Ils essayent de les condamner pour espionnage ou pour des crimes financiers ou sexuels – charges qui sont basées sur des formules périmées – alors que les vrais criminels et les voleurs qui siphonnent l'argent public sont libres." Parallèlement, il dénonce la confiscation des pouvoirs du parlement par le gouvernement.


Mousavi combat les mensonges économiques d'Ahmadinejad : "Je ne pense pas qu'il faut choisir entre la justice et la liberté" (…) Aujourd'hui, ceux qui sont responsables de la misère du peuple et de l'arriération de la nation sont ceux qui sont responsables de l'inflation, du chômage et du déclin économique du pays. Ils amènent le pays à la limite de la ruine. (…)
Dans tous les cas, les classes défavorisées de la société qui sont attachées aux valeurs islamiques ont potentiellement les mêmes revendications que le mouvement vert."


Ensuite, il inscrit les revendications populaires dans le cadre de la constitution de 1979 qui a besoin avant tout d'être respectée : "Nous devons tous être vigilants. Violer les droits du peuple tels qu'ils sont donnés dans la constitution et dénier aux citoyens le droit d'être maîtres de leur propre destin mène au détournement de la constitution, cet héritage national sans prix." Mais, bien qu'il craigne une modification de la constitution, il n'en écarte pas la possibilité : "J'ai déjà dit que la constitution n'est pas quelque chose qui ne peut pas être changé. Cela a été fait en 1988 et cela peut être répété".


Enfin, Mir Hossein Mousavi appelle les Iraniens à manifester à l'occasion du 22 bahman, et en appelle à l'humanité commune qui unit les forces de sécurité et le peuple : "Les rassemblements et les manifestations pacifiques font partie des droits du peuple. (…) Mon conseil aux bassidj et aux forces de sécurité est d'être calmes et gentils. Mon conseil aux partisans du mouvement vert est de réduire leurs signes de reconnaissance, qu'ils s'en servent pour se détacher du lot beaucoup ou plus discrètement. Ce mouvement a grandi au sein du peuple et il lui appartient. Tous doivent garder à l'esprit leurs croyances, leurs valeurs et leurs traditions, mais nous ne devons pas oublier notre objectif final : un Iran développé, indépendant, libre et uni."


On peut tirer de cet interview trois enseignements majeurs :


D'abord, contrairement à ce qui avait été dit, Mousavi ne s'est pas incliné devant l'intransigeance du pouvoir actuel, incapable de négocier et enfermé dans une posture autoritaire et paranoïaque. Au contraire : il dénonce, avec plus de force encore que dans ses communiqués précédents la dérive dictatoriale du régime, la trahison des institutions et la montée de l'oppression. Pour autant, il n'abandonne pas la posture réformiste et s'inscrit au coeur de l'idéologie originelle de la république islamique. La dénonciation de l'oppression se fait au nom de la constitution, celle-là même qui défend le droit du peuple à manifester pacifiquement. Surtout, il reprend, au nom du mouvement vert, la question de la justice sociale, accaparée jusqu'à présent par Ahmadinejad. En liant la lutte pour la justice sociale avec celle pour la liberté, il donne au mouvement vert une ampleur nouvelle et inédite. Ce ne doit plus être qu'un mouvement des classes moyennes et éduquées, mais un rassemblement du peuple entier.

Pendant ce temps, Ahmadinejad essaye de reprendre la main avec un nouveau revirement dans les négociations nucléaires.

Il reste une semaine avant le 11 février.

Le dernier Communiqué de Mousavi : un pas en arrière, deux pas en avant

Le 12 juin 2009, le soir de l’élection présidentielle, à 23h:30 pile, Mir Hossein Mousavi, annonce sa victoire au cours d’une conférence de presse. C’est sa première déclaration officielle. Moins de deux heures après, sa victoire est rejetée. Aujourd’hui, le nombre de ses déclarations et communiqués s’élève à 17. Son dernier communiqué, tant attendu après les événements de l’Achoura, a aussi une toute autre dimension.

         Mir Hossein Mousavi

C’est plus qu’un simple communiqué : C’est la manifeste de ce « mouvement vert », dit un étudiant iranien militant du « mouvement vert » à Toronto. Les massacres et violences gouvernementales d’une part, l’évolution et la radicalisation des slogans et actions des protestataires d’autre part, ne laissent planer aucun doute : « le mouvement a atteint un point de non-retour à ce jour ». Ce sont les propos d’un bloggeur basé à Téhéran. Et il rajoute : « le pouvoir a perdu sa dernière arme, « la répression » pourtant « le massacre » et le désarroi avaient atteint leur comble ce jour-là (au premier degré).

Toutefois, les commentaires de tous bords ne visent pas seulement, cette fois, la « barbarie » du régime. Certains ont aussi condamné la « violence imposée » par une minorité des contestataires qui pousserait « un mouvement de nature pacifique à se radicaliser ». On comprend alors l’impatience avec laquelle était attendue le communiqué d’une des figures du réformisme, Mir Hossein Mousavi.

Ce contexte ne facilite pas la tâche de l’ancien premier Ministre de la République islamique qui a d’ailleurs perdu son neveu le jour de l’Achoura. Dans ce fameux communiqué, il condamne fortement la répression du régime, il prend partie pour les manifestants. Il se dit prêt à aller "jusqu'au martyre" pour faire entendre la cause du mouvement populaire. Il n’entend pas être un leader, mais un " accompagnateur " : " C'est vous qui m'avez donné la force, je ne fais que vous suivre." Pour arrêter le cycle contestation-répression qui entraîne une radicalisation dangereuse de part et d'autre, il propose le 1er janvier un plan de sortie de crise. Il lance une feuille de route pour « sauver un régime [qui] si les dirigeants ne changent pas leur politique va [s’effondrer] », mais aussi répondre aux attentes d’un peuple qui a perdu plusieurs « frères et sœurs » depuis le 12 juin 2009. Sa feuille de route se décline en cinq points :

- reconnaître la responsabilité du gouvernement par rapport aux événements postélectoraux auprès des grands instances du régime notamment celui de la justice;

- restaurer la loi constitutionnelle pour instaurer des élections libre et transparentes avec notamment le droit d’être candidat pour tous les citoyens iraniens dans un climat de confiance et de concurrence libre ;

- soutenir la création des médias […] indépendants et libres en restaurant leur dignité et leur honneur ;

- suspendre les restrictions qui touchent Internet ;

- et enfin reconnaitre les droits légitimes du peuple à manifester pour obtenir  ses droits.

Selon lui « d’autres suggestions pour les dispositions ci-dessus [pourraient] être ajoutées, en sachant qu’il n’est pas nécessaire de mettre en place et commencer avec toutes les vertèbres en même temps ».

Une fois le communiqué disponible sur le Net, les commentaires, réactions et critiques atteignent leur comble.D’un coté, les fondamentalistes du régime feignent de s’interroger sur l’attitude « inadmissible » de Mousavi qui « avec ce communiqué, a dépassé toutes les lignes rouges ». Ils souhaitent qu’il comparaisse devant la justice. Le lendemain de la publication de ce communiqué, les réactions ont été un tir de barrage contre Mousavi, orchestré, parfois au mot près, par les imams de la prière du vendredi. L’ayatollah Jannati, à Téhéran, accuse Mousavi d’être " un agent à la solde des Américains et des Israéliens ", alors que Mousavi dans son communiqué insiste sur le fait que « [il y a] au sein du mouvement, une identité islamique et nationale [qu’ils est] opposé à toute domination étrangère ". M. Jannati a également réclamé que les " émeutiers détenus soient maintenus en prison, car ils poursuivront leurs actions diaboliques aussitôt libérés ». Un autre religieux influent, Ahmad Khatami, fait reposer toute la responsabilité de cette crise sur le mouvement vert : " Vous parlez de crise dans le pays, mais il n'y en a pas ! C’est vous qui la créez ! ". La réaction le plus cinglante revient au conseiller d’Ahmadinejad, Ali Djavanfekr qui rejette en bloc toute piste de sortie de crise : « aucune solution, aucune discussion, aucune négociation » car selon lui, il y a en face des « agents étrangers ».

De l’autre côté, parmi ceux qui prennent fait et cause pour le mouvement populaire, militants, activistes, politiciens, membres des partis politiques réformateurs ou journalistes ne restent pas indifférents à ce communiqué. Trois grands partis réformateurs, Mosharekat, Mojahedin Enghelab Eslami et Majme Roohanioon ont soutenu fermement les axes abordés par l’ancien premier Ministre de Khomeiny. Toutefois ces commentaires n’ont pas eu les mêmes conséquences pour les opposants au gouvernement.

Certains estiment que Mousavi a formulé dans son communiqué des revendications a minima. Mais ce communiqué prend également la forme d’un ultimatum adressé au régime. Une seconde interprétation voit dans ce communiqué une stratégie qui a mis la balle dans le camp adverse et que les compromis ainsi envisageables ne sont pas « forcement un signe de faiblesse » de la part d’un politicien. Enfin, une troisième interprétation y voit un recul, voire « un signe de faiblesse » face au pouvoir en place et finalement les tenants de cette interprétation laissent entendre que Mousavi reconnaît le gouvernement d’Ahmadinejad. Selon certains comme Abdollah Shahbazi, ancien communiste rallié au régime dans les années 1980 : « Le gouvernement d’ Ahmadinejad est un fait qui existe, les gouvernements étrangers le reconnaissent également. Par ailleurs, Mir Hossein Mousavi n'accepte pas la légitimité de ce gouvernement, pourtant il formule ses demandes auprès de lui en sachant qu'aucune d'entre elles ne sera soulevée ni discutée. Mousavi est réaliste, il sait très bien que ses demandes minimales ne seront pas prises en compte par le pouvoir en place. »

Les solutions que propose Mousavi ont incité un certain nombre d’opposants à formuler leurs propres propositions pour sortir de la crise. C’est notamment le cas de cinq intellectuels religieux, Abdol Karim Soroush, Mohsen Kadivar, Ata'ollah Mohajerani, Akbar Ganji et Abodl Ali Bazargan (les membres d'un "gouvernement en exil" d'après certains) qui ont été les premiers à formuler leur point de vue. En suivant les mêmes points abordés par Mousavi mais en en les précisant et les clarifiant, ils ont essayé « d’améliorer le contenu » d’un texte rédigé selon Akbar Ganji « dans un climat de terreur, de censure…, alors que de leur côté, ces personnalités (résidant aux Etats-Unis), ne subissent pas la même pression et tension ». Dans un premier article ils demandent « la démission de M. Mahmoud Ahmadinejad » et en troisième ligne « à reconnaître le droit aux activités légales des partis politiques, des mouvements des femmes, des ONG et des organisations de la société civile, des syndicats indépendants et des salariés ». Ils avertissent le pouvoir en place qui selon eux ne dit pas rejeter les exigences « légitimes d’un peuple ». Le « Guide suprême et absolu » (Velayat motlagheh faghih) doit reconnaître sa part importante de responsabilité dans cette crise.

24 heures après la parution de cette lettre, un collectif de « 50 universitaires laïcs » iraniens ont de leur côté publié une lettre de soutien au communiqué de Mousavi qui selon eux, peut « unifier les Iraniens de tous bords autour de revendications communes » et « renforcera l’homogénéité et la cohérence » du peuple contre « ce régime totalitaire ». D’après ces « universitaires laïcs », le communiqué de Mousavi pose les bases d’une « plateforme politique a minima qui se construit par des revendications historiques d’une nation ».

Parmi les communiqués publiés à la suite de celui de Mousavi, il faut noter surtout celui du « mouvement des femmes » qui fait partie des rares déclarations qui non seulement ne s’enthousiasment pas du communiqué de Mousavi mais qui par ailleurs se sont fermement opposés à tous les communiqués publiés pour soutenir celui de l’ancien candidat aux élections.

Shadi Sadr, avocate, activiste et signataire de cette lettre reproche aux « autres communiqués [d’ignorer] les droits fondamentaux et structurels des femmes ». Ce communiqué a provoqué une polémique importante du fait de son contenu supposé « surréaliste et radical ». Selon ces militantes féministes, de tous les communiqués publiés depuis le début de la crise par Mousavi et Karoubi ou par leurs proches, aucun n’évoque les « droits fondamentaux des femmes », « opprimées par trente ans de République islamique ». D’après ces militantes plutôt que de discuter de « la légitimité du régime », il s’agit maintenant de s’occuper des problèmes fondamentaux et structurels liés aux « principes démocratiques de tous les citoyens ». Elles précisent qu’au cours des deux dernières semaines précédant les élections présidentielle, les deux candidats réformateurs ont beaucoup parlé des droits fondamentaux des femmes, mais depuis, la question n’a plus jamais été évoquée. Les auteurs de ce communiqué ont formulé leur revendications en 5 points, comme Mousavi dont :

- l'annulation de toutes les lois discriminatoires contre les femmes ;

- la séparation de la religion et du gouvernement ;

- le jugement de tous les dirigeants du régime ayant ont commis des crimes devant les juridictions internationales.

Mais ce communiqué a lui-même provoqué une polémique importante chez certains partisans du mouvement vert. Il a été jugé radical, surréaliste, prématuré par rapport à la situation. D’autres partisans y ont vu au contraire une bonne stratégie pour rassembler toutes les revendications populaires depuis la révolution et estiment que le mouvement démocratique est au contraire assez mûr pour élargir ses revendications par rapport au seul droit de vote qui l’avait déclenché en juin dernier.

                      Shadi Sadr


Des revendications a minima de Mousavi aux revendications " maximalistes " formulées par les militantes féministes, on voit bien que le communiqué de Mousavi a ouvert un débat où s’expriment toutes les voix opposées au régime en place. Réformateurs pragmatiques, réformateurs radicaux, gauche radicale en exil : tous proposent leur propre feuille de route. Mais que ces positions soient limitées à celles de Mousavi ou qu’elles soient plus larges et plus radicales, elles sont toutes aussi inacceptables pour le « Guide suprême » et son gouvernement. Comme le dit Abdollah Shahbazi : « les revendications a minima sont excessives pour ce régime ; prenons la presse libre comme exemple : les partisans d’Ahmadinejad ont montré à plusieurs reprises leur hostilité à la presse qui subit la surveillance et la censure la plus sévère depuis le début de la révolution […]. Selon le représentant du Guide dans les universités, 75% des étudiants sont en désaccord avec la politique d’Ahmadinejad ; donc si l'on considère qu'il y a 4 millions d'étudiants au total, on en conclut que 3 millions sont opposés au gouvernement. A mon avis, c'est le meilleur argument pour écouter ce que crie la jeunesse. »


L'évolution de la crise iranienne depuis le 12 juin (3)

L’Achoura
"Le triomphe du sang sur l'épée", "A bas l'humiliation", "Raviver le Vrai", "la victoire de l'opprimé" : autant de slogans qui rappellent aujourd’hui la bataille de Karbala, bataille de l’armée du calife omeyyade Yazîd Ier contre l'armée des partisans de l'imam Hossein, petit-fils de Mahomet, réduits à 72 hommes et enfants et massacrés au cours de la bataille. Les musulmans chiites d'Iran commémorent depuis quelques centaines d’années, l'Achoura (dixième jour du mois sacré de Moharram et date anniversaire de cette bataille) marquant la fin tragique de l'imam Hossein. Cette histoire qui constitue un des mythes fondateurs du chiisme, est celle de  la lutte des opprimés contre leurs oppresseurs. C’est l’histoire d’un « non » sacré au tyran. C’est l’histoire des hommes qui « choisissent librement la mort face à ceux qui sont condamnés à vivre ». Ce qui est en jeu à Karbala, c'est le droit à la révolte contre l’injustice. Quel paysan iranien, quel ouvrier, quel étudiant ou petit commerçant de Téhéran  resterait insensible à cette rhétorique (que ce soit sous le Shah ou  sous le guide suprême)?

Neyestani

Ce mythe a beaucoup inspiré les luttes politiques en Iran dans les années 1960-1970. C'est non seulement le cas de penseurs comme Ali Shariati qui ont développé l’idée d’une théologie de l'émancipation mais aussi celui d'un certain nombre de militants de gauche, comme Khosrow Golsorkhi, poète et militant communiste, exécuté en 1974 et qui avait comparé avec une certaine éloquence lors de son procès, la lutte de la gauche iranienne avec celle de l'imam Hossein.



Les cérémonies de l’Achoura ont toujours échauffé les cortèges de manifestants au cours des transitions politiques importantes comme en 1978, 1981 et 1997. Ces manifestations religieuses peuvent potentiellement changer de nature et revêtir une dimension proprement politique. Le 26 décembre 1978, 45 jours avant la chute du Shah, à l’occasion de l’Achoura, près de deux millions de personnes s'étaient rassemblées à Téhéran pour réclamer l'abdication du Shah.



31 ans plus tard, les rues de Téhéran et d’autres villes du pays notamment à Ispahan, Najafabad, Arak (centre), Shiraz (sud), Babol (nord), Machhad (nord-est) et Tabriz, se sont transformées en scènes de massacre. Cette année, près de 2 millions de manifestants à Téhéran ont rejoué une version très proche du Tazieh (théâtre traditionnel iranien commémorant le martyre de l'Imam Hossein), le principal leader de l'opposition  étant comparé à la figure martyre du chiisme : « Ya Hossein, Mir Hossein » scandaient les manifestants. Ceux-ci le soutenaient en criant « Nous somme la troupe de Hossein, nous soutenons Mir Hossein ». Ali Khamenei de son côté a été comparé à Yazîd : « Khamenei est devenu Yazîd, Yazîd paraît innocent devant lui  ». La plupart des slogans visaient Khamenei « Autant de troupes se sont rassemblées, elle se sont rassemblées contre le guide  ». De la même façon que les contestations après l’élection de juin ont remis en question la légitimité des bureaux de vote dans le cadre de la « République » islamique, cet événement a sérieusement endommagé la légitimité religieuse de la République « islamique ». Les manifestants remettent en question la nature religieuse du régime en scandant des slogans comme : « Le viol dans les prisons, est-ce aussi écrit dans le Coran ».


                                 Téhéran-27 décembre 2009

Au moins 37 manifestants ont été tués selon l’agence de presse IRNA et 300 personnes ont été arrêtées. Contrairement aux manifestations hebdomadaires depuis le mois de Juin, de violents affrontements ont tourné à l'émeute entre opposants au gouvernement et forces de l'ordre. Il y a eu des scènes surprenantes montrant les agents anti-émeute débordés par des manifestants en colère, immobilisés contre un mur, des visages en sang, des barricades, des voitures et des motos des forces de l’ordre renversées et enflammées, des jets de pierre incessants, etc. Au lendemain de l’Achoura des leaders de l’opposition et des figures intellectuelles du mouvement ont mis en garde les opposants  face au piège tendu par le régime -celui de la violence-, tout en condamnant fermement les forces de l’ordre. Mais certaines images montrent des manifestants essayant de calmer d'autres manifestant et déclarant à leurs agresseurs qu'il les pardonnent ( en témoignent les scènes où l'on peut voir des manifestant s'interposant entre leurs camarades manifestants et les forces de l'ordre mises en difficulté). Ainsi, malgré quelques épisodes de violence qui  ne sont que des réponses à la barbarie des forces de sécurité, le mouvement vert est loin d'avoir perdu son caractère pacifique.

              Téhéran - 27 décembre 2009 (Tehranlive.org)

                     Les Sabines, Jacques-Louis David

 A suivre...

L'évolution de la crise iranienne depuis le 12 juin (2)

Enterrement de Montazeri
Depuis le 7 décembre, les protestations visaient moins Ahmadinejad que la théocratie. Le décès d’Ayatollah Montazeri a fortement remis en cause la légitimité religieuse du régime. Ces vingt dernières années, Montazeri avait critiqué le régime, en tant que grand ayatollah bénéficiant d'une légitimité importante auprès des chiites, d'un point de vue religieux et clérical . En raison de sa légitimité religieuse, il était  reconnu comme une des personnalités les plus aptes à critiquer Khamenei et son pouvoir.


Il était un des collaborateurs les plus proches de Khomeiny et un des fondateurs de la doctrine velayat-e-faqih [le gouvernement des doctes] qu’il a ensuite remis en cause. En 1988, sur le point de devenir guide suprême [il avait été désigné par l'assemblée des Experts pour succéder à Khomeyni], il est entré en disgrâce après avoir condamné le massacre massif des prisonniers politiques. En 1998, il a également remis en cause la capacité d'Ali Khamenei à assumer son rôle de Guide suprême, ce qui lui a valu d'être placé en résidence surveillée à Qom, entre 1998 et 2003. Montazeri était connu pour ses prises de position uniques dans le paysage politique et religieux iranien. Récemment, il s'était prononcé sur le sort des bahaïs [fidèles d'un mouvement dissident du chiisme, fortement réprimés en Iran] en déclarant qu'ils devaient être reconnus comme des citoyens comme les autres et bénéficier des mêmes droits. Ces derniers mois, ses  prises de positions avait largement influencé le mouvement vert, à tel point qu'Hossein Bashiriyeh, ancien professeur de la science politique de l’Université de Téhéran, le considèrait comme le leader spirituel du mouvement. Ses prises de positions illustrent son rôle dans les événements de ces 7 deniers mois :

4 juin 2009 :
L'ayatollah Montazeri, huit jours avant les élections présidentielles, condamne la fraude électorale dans la réponse à une question sur la fraude électorale, déclarant que celle-ci viole les droits individuels et qu'elle  est interdite (haram) par l’islam.

7 juin 2009 :
L'ayatollah Montazeri écrit que c’était au peuple lui-même de choisir son candidat et qu’il n’avait pas besoin de suivre une personnalité religieuse aux élections. Il a critiqué la manière dont « le conseil des Gardiens de la constitution » gérait les élections avec le filtrage des candidats. Il l'a qualifié  de partial et d' « insulte contre le peuple iranien ».

16 juin 2009 :
Au lendemain de la manifestation silencieuse des opposants au coup d'État électoral, l'ayatollah Montazeri a salué la participation des citoyens mais a dénoncé l’irrationalité des résultats. Pour lui : « le souverain qui vole le vote de son peuple, épuise les sources de sa légitimité politique et religieuse». Il a accusé le régime de détruire l’image de la religion en commettant les crimes au nom de l'islam. A la fin de ce message, il a invité les autorités iraniennes à annuler les résultats du scrutin et à cesser de recourir à la force contre les opposants.

10 juillet 2009 :
Suite à une attaque contre les chefs de l'opposition, il a condamné la violence et les insultes à l'encontre Mehdi Karoubi et Abbdollah Nouri (ancien ministre réformateur).

2 août 2009 :
En réponse à une lettre écrite par les chefs de l'opposition (Moussavi, Karoubi et Khatami) au gouvernement, Montazeri a comparé la situation actuelle avec les dernières années de l’époque du Shah. Il a aussi condamné la violence  qui s'était exercée contre les opposants, la torture dans les prisons, les arrestations, les procès injustes. Il les a jugés inefficaces  pour sauver le pouvoir.

4 août 2009 :
Dans un message adressé au peuple, il a dénoncé les aveux forcés qu'il jugeait mensongers, il a conseillé aux dirigeants du pays de ne pas suivre la voie de Saddam et Staline.

13 septembre 2009 :
Dans un message adressé aux Maraj’e taqlids (les grands ayatollahs), il leur a demandé de ne pas garder le silence face aux crimes commis au nom de la religion. En tant que défenseurs du principe du « Velayat-e-faqih », il se voyait déshonoré aux yeux du peuple.

17 octobre 2009 :
L'ayatollah Montazeri a réclamé l’interdiction de tout investissement, production et développement des applications militaires de l'énergie atomique dans le monde.

4 novembre 2009 :
Il a déclaré que l’exécution des mineurs n’était pas justifiée par l’islam.

1 décembre 2009 :
L'ayatollah Montazeri a dit que le mouvement vert représentait les revendications légitimes de la majorité et qu’il avait des succès indéniables au niveau national et international. D’après lui, grâce à ce mouvement, une culture de non-violence comme arme de combat s'est propagée dans la société. Il a rajouté que le mouvement vert avait révélé la nature violente des oppresseurs et que la politique de la peur n’avait plus d’effet. A la fin de ce message il a appelé le gouvernement à changer ses méthodes violentes et tyranniques à l'égard du peuple.

16 décembre 2009 :
Dans sa réponse aux questions posées par le site d’information « nazar-e-shoma », il a remis en question la légitimité du régime actuel, et a souligné que, pendant l’absence de l’Imam caché, la seule source de légitimité du régime était le vote de la majorité.

19 décembre 2009 :
Suite à la diffusion de la vidéo montrant la profanation de l’image de l'Ayatollah Khomeiny à la télévision d’Etat, Montazeri a jugé que ce geste était une provocation du régime pour lancer une nouvelle vague de répression. Il a ajouté dans son message que Khomeiny n’était pas un saint et qu'il avait aussi commis des erreurs au cours de sa vie.


Malgré la censure massive par les autorités iraniennes concernant la mort de Montazeri et et le message de condoléances mitigé d’Ali Khamenei, des centaines de milliers de personnes (entre cinq cent mille et un milion) se sont rassemblées le 21 décembre à Qom pour participer au cortège funèbre de l’ayatollah Hossein Ali Montazeri, en particulier les chefs de l'opposition. Plusieurs milliers de personnes ont aussi défilé dans la ville natale de Montazeri, Najafabad, près d'Ispahan, dans le centre de l'Iran, ainsi qu’à Téhéran et à Ispahan. La foule venue rendre hommage à Montazeri et surtout à sa résistance scandait « Montazeri , félicitations pour ta liberté ». Ou encore : « Montazeri innocent, nous suivrons ton chemin même si le dictateur fait pleuvoir des balles sur nos têtes ». Pour les autorités, le décès de Montazeri ne pouvait tomber plus mal, au début du mois sacré de Moharram. De plus, le septième jour de deuil de l'ayatollah [occasion de célébrations spécifiques chez les chiites] correspond à l'Achoura [commémoration du massacre de l'imam Hussein et grande journée de manifestations religieuses en Iran]. A cette occasion les manifestants scandaient : « ce mois c'est le mois du sang, Khamenei sera renversé ». La mort de Montazeri a sérieusement remis en question la légitimité des principes religieux du régime, comme le criaient les participants à ses funérailles en arrivant devant les images de Khomeini et de Khamenei :« Viol, crime, A bas le Velayat-e-Faqih »



A suivre...

L'évolution de la crise iranienne depuis le 12 juin (1)

L’introduction
Un rapport secret publié, avant la manifestation du 4 novembre 2009, par le quartier général des forces armées de la république islamique, reconnaît les fausses estimations des services secrets à l’égard du mouvement vert. Ce rapport diffusé par roozonline, met en doute l’efficacité de tactiques utilisées pour réprimer les contestations. Destiné aux dirigeants de haut niveau du pays, ce document explique comment «la divulgation des décisions confidentielles, la participation massive des opposants dans les cérémonies officielles, ainsi que l’inefficacité du blocage de la circulation des informations » ont empêché les autorités iraniennes de calmer la situation. A la fin de ce rapport, de nouvelles tactiques de répression sont proposées.


L’article présent vise à expliquer les tactiques de répression appliquées par les autorités iraniennes et les contre-tactiques des opposants pendant ces six derniers mois. Cet article s'appuie sur les informations publiées par les journaux iraniens ou français ou par les sites d'information, les vidéos et les photos diffusées sur l’internet, les témoignages des manifestants et les actions menées sur les réseaux sociaux virtuels comme Facebook et Twitter.
La fraude électorale/Où est mon vote
Tout a commencé par le mensonge. Pendant les débats présidentiels les candidats réformateurs, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, ont dénoncé les mensonges, le bilan économique et la politique populiste du président Ahmadinejad. Ils ont aussi mis en cause l'ingérence possible dans l'élection des Gardiens de la révolution et leur milice Bassidj, réputée avoir joué un rôle décisif dans l'élection de 2005. Durant la campagne électorale qui a animé les rues des grandes villes du pays, les partisans des candidats réformateurs portaient des pancartes sur lesquelles était écrit : "Interdiction de mensonge", ils scandaient aussi:"s’il y une fraude, ce sera la révolte"

    
Après des jours de grandes manifestations en faveur de candidat réformateur Moussavi, dont une chaîne humaine de 18 kilomètres de long à Téhéran, l’Iran a connu une participation record de 85% de la population au scrutin du 12 juin 2009. Le réseau de SMS avait été coupé dès vendredi matin, le jour de l’élection. Les forces anti-émeutes avaient aussi été placées dans les rues de Téhéran. Par ailleurs, les réseaux Youtube et Facebook ainsi que plusieurs sites internet, notamment Jomhouriat, Norouz, Emrouz, Entekab, Shahbnews et Aftabnews avaient été filtrés par les autorités. Le président de la commission électorale au ministre de l’intérieur, Kamran Daneshjou, annonce le résultat sans précédent du président sortant, Mahmoud Ahmadinejad qui aurait obtenu 63% des voix (soit 24 millions de votes). Tout cela a eu lieu deux heures seulement après la fermeture des bureaux de scrutin, alors que Moussavi de son côté revendiquait sa victoire d’après les informations venant des QGs de toutes les villes. Dès les premières heures, les 2 autres candidats ainsi que l'ancien président réformateur Mohammad Khatami ont jugé cette élection frauduleuse.

Quelques heures après l’annonce des résultats plusieurs personnes descendent dans la rue pour contester les résultats officiels. Le peuple contestataire met en question de nouveau l’attitude mensongère d'Ahmadinejad, ils scandent : "Menteur ! où est ton 63%"


C’est ainsi que la fraude électorale a déclenché un mouvement international : "Where is my vote ?"
  
 
 La répression violente après l’annonce des résultats/ la manifestation silencieuse
Le lendemain du scrutin, les protestations s'enchaînent dans les rues du capitale, les forces de l’ordre interviennent brutalement . Pourtant le guide suprême, Ali Khamenei, félicite Ahmadinejad pour sa réelection le lendemain après-midi en la qualifiant de "vraie fête", avant que l'élection soit confirmée officiellement par le conseil des gardiens.

En juillet 1999, la république islamique a connu une des crises les plus importantes de son existence. La révolte des étudiants défia sérieusement le pouvoir pendant 5 jours avant que les autorités contrôlent la situation. Les protestations ont été très durement réprimées par les Basidji et des militants du groupe Ansar al-Hezbollah. Plusieurs fanatiques et des officiers de police ont pourchassé les étudiants pour les tabasser jusque dans les dortoirs, entraînant des dégâts considérables. Pendant ces 5 jours, les forces de l’ordre ont appliqué toutes les formes de violence. Ils ont essayé de criminaliser et radicaliser au maximum les manifestations pour justifier ensuite la répression et susciter la désapprobation de l'opinion publique : les agents infiltrés détruisaient les bâtiments publics tout en scandant aussi des slogans radicaux. Ce mouvement n’a pas été suffisamment soutenu par les dirigeants réformateurs et n'a pas réussi à s'étendre au-delà des milieux étudiants. Les protestations donnant lieu aux nombreuses arrestations et violences, causant la mort d'un étudiant, ont été maîtrisées parfaitement par les autorités. A la fin, le régime s’était imposé en rassemblant des bassidjis et des radicaux pro-Khamenei qui célèbrent leur victoire dans les rues de Téhéran.

Le scénario du régime pour réprimer les protestations post-électorales ressemblait à celui de 1999. Les manifestants ont été violemment réprimés dans les rues, plusieurs responsables réformateurs, partisans de Mir Hossein Moussavi et Karoubi, ont été arrêtés et Ahmadinejad, lors de son discours de victoire, a qualifié les protestataires de "poussières".


Pourtant l’opposition a organisé une grande manifestation, le 15 juin, où Moussavi et Karoubi étaient présents. Cette manifestation ) interdite par les autorités, se déroulant en silence avec une participation massive d’environ 3 millions personnes, a rendu le régime incapable de criminaliser les manifestations.


La censure / le citoyen-reporter
La "victoire" du président sortant s’est accompagnée d’une censure massive à travers : la limitation de l’accès à l’internet ; la fermeture des journaux d'opposition ; le blocage du service sms et la perturbation du réseau de téléphone mobile les jours des manifestations ; les parasites sur les chaînes satellites ; l’arrestation des journalistes ; l’interdiction de travail et l’expulsion des journalistes étrangers.

Face à la propagande de la télévision d’Etat iranienne, les citoyens, à la fois manifestants et reporters, constituent un contrepoids indispensable à une lecture non biaisée de la situation iranienne actuelle. Les photos et les vidéos prises par les téléphones mobiles ou les caméras numériques et diffusées par Youtube ou par les réseaux sociaux virtuels comme Facebook prennent une place importante parmi les informations venant de l’Iran. La crise iranienne est le sujet qui a fait reconnaître Twitter mondialement. Le 21 juin 2009, 7 des 20 vidéos les plus vues sur la planète étaient consacrées aux événements post électoraux en Iran. C’est bien grâce à ces nouvelles technologies que des images comme celle de la mort en direct de Neda Aqa Soltan, devenue une véritable icône du mouvement vert, soient accessibles d’un simple clic. En contrepartie, les autorités iraniennes ne peuvent contrôler totalement cette fuite d’information vers l’occident, car couper l'internet reviendrait à dérégler la machine administrative complète. La vidéo suivante prise par un reporter citoyen montre comment les forces anti-émeute cassent les vitres d’une voiture garée alors que la télévision d’Etat accuse les manifestants d’endommager les voitures et les bâtiments publics.


L’islam contre l’islam
En Iran, la violence et la répression contre les opposants se fait au nom de la religion ou de la révolution. Dans l’acte d’accusation des prisonniers politiques, on les accuse d’être ennemis du Dieu ou bien ennemis de la révolution. En revanche, le peuple contestataire, musulman ou laïc, défend un islam tolérant contre un islam radical, celui de l’Etat. Dans leurs activités et leurs slogans, on remarque en quelque sorte, un retour aux sources de la révolution de 1979.

Le symbole vert
La couleur verte étant associée à l'islam, elle est devenue la couleur des partisans de Moussavi pendant la campagne présidentielle. Depuis le 12 juin, à défaut de pouvoir afficher une image, les Iraniens portent visiblement la couleur symbole, à la foi, de leur contestation et de leur espoir. Dans tout rassemblement, le vert domine largement : ruban au poignet, vernis à ongle, foulard, tee-shirt, chaussures, etc. En réponse la police tente, sans succès, de supprimer toute trace de vert dans l'espace public.


La prière du vendredi du 17 juillet
La prière du vendredi, en tant que pratique collective religieuse des musulmans, est considérée comme une cérémonie politico-religieuse pendant les 30 ans de la république islamique. Les Imams de cette prière sont choisis parmis les clercs de haut niveau, généralement proche du Guide suprême. Cette cérémonie est constituée de 2 parties: la prière et le prêche, à la foi religieux et politique. Cette cérémonie sert plutôt la propagande du régime. Même Ali Khamenei profite de cette tribune pour donner la ligne politique du pouvoir sur un évènement donné comme il l’a fait le 19 juin, une semaine après l’élection. Le public qui participe à la prière du vendredi à Téhéran et dans les grandes villes est principalement limité aux proches du gouvernement ou aux milices basidjis.

Cependant, la prière du vendredi du 17 juillet 2009, dirigée par l'ex-président Hachémi Rafsanjani a connu une participation massive. Hachémi Rafsanjani, un des piliers du régime et opposant à Ahmadinejad, a livré son analyse de la situation politique en Iran. C'était sa première intervention publique depuis l’élection.


Cette prière du vendredi où les leaders de l'opposition Mousavi et Karoubi  ont participé, s’est déroulée dans une ambiance différente des autres prières. Des milliers de personnes s'étaient réunies pour écouter le prêche de Rafsandjani à l’Université de Téhéran – la plupart portant des bandeaux ou bracelets verts. Des milliers de personnes s'étaient rassemblées autour de l’université alors que des centaines de milliers défilaient dans d’autres quartiers de Téhéran pendant le prêche.

Cette prière était la seule prière où on entendait des sifflets et des applaudissements. Ce jour-là, on a remarqué en quelque sorte une prière mixte autour de l’université de Téhéran. De nombreuses femmes avec de petits voiles sur leurs têtes, maquillées, aux côtés des hommes, rejoignaient la cérémonie de prière. Les participants à la prière scandaient des slogans en faveur de Moussavi et demandaient la libération des prisonniers politiques. Ils répondaient les slogans diffusés par la tribune officielle par leurs propres slogans : « mort à la Russie » en réponse au « mort aux Etas Unis » traditionnel.


Il est certain que la plupart des contestataires n’était pas venus pour soutenir Hachémi Rafsanjani dont le passé politique est très critiqué, la preuve est le slogan : « Hachémi ! tu es traitre, si tu te tais » crié par une partie de manifestants. Pourtant, cette prière était une autre occasion pour redescendre dans les rues et pour protester. La prière du 17 juillet a marqué un tournant dans l'histoire de la prière du Vendredi en Iran, comme sans doute dans une grande partie du monde musulman : pour la première fois, un événement symbolisant l'islam intolérant et réactionnaire se transformait en témoignage de la tolérance et de l'esprit démocratique de la population iranienne.

« Allah o Akbar »
« Allah Akbar [Dieu est grand]! Comment oublier ce cri modulé à l'infini depuis les toits et les terrasses de Téhéran, du nord au sud, jeté en défi au couvre-feu et à la loi martiale sur un simple mot d'ordre venu des mosquées?... A dix heures nous étions montés ensemble sur la terrasse. Le cri sacré avait commencé au loin, nous l'entendions à peine, puis un autre avait répondu, puis un autre et encore un autre. Bientôt la nuit ne fut plus qu'une immense chambre d'écho. » Raconte Marc Kravetz, dans ses reportages en Iran sur la révolution 1979 : Irano nox (Grasset, 1982). Il s’agissait en 1979 d’une pratique pour dénoncer le régime du Shah.

Peu après la révolution et la mainmise totale des fondamentaux sur le pouvoir, cette pratique a été transformée en un rituel officiel. Tous les ans, la radio et la télévision d’Etat appellent les Iraniens à scander « Allah Akbar » sur les toits, le soir de l’anniversaire de la révolution, le 11 février. Cet acte devenu un cliché, vidé du sens, n'est suivi que par une minorité de fidèles, est un instrument, bien inefficace, de la propagande officielle. La propagande du régime repose surtout sur le mythe de la révolution « islamique » et de ses valeurs. Les manuels scolaires traitent largement les sujets concernant les événements historiques, l'islam, la révolution de 1979 ou des personnalités religieuses. Pendant les journées commémoratives du Fajr (du 1er février, anniversaire du retour après 16 ans d'exil, de Khomeiny en 1979 au 12 février), les émissions de radio et de télévision sont principalement dédiées à la révolution. Mais les discours abondent dans le sens de l’idéologie officielle : les photos sont retouchées et les faits sont falsifiés, s’il est nécessaire. L'histoire est fréquemment réécrite, les évènements du passé modifiés de telle sorte que les actions des autorités du régime soient toujours décrites positivement.

Cependant, la nouvelle jeunesse iranienne « tend à s'écarter chaque jour davantage des normes édictées par le régime ». La propagande officielle à saturer la société de ses propres symboles n’ayant pas abouti, on peut considérer la société iranienne d’aujourd’hui comme une société postislamiste. Le régime se présente comme le défenseur des valeurs révolutionnaires alors qu’il est incapable de satisfaire des besoins de la société globale. Pourtant, depuis l’élection du 12 juin 2009, les tactiques d’une partie des manifestants s’inspirent de la révolution de 1979. Après 30 ans, on entend de nouveaux les cris de "Mort au dictateur" et "Allah Akbar" depuis les toits des maisons et chaque soir, on mesure la colère des contestataires par le pouvoir d’"Allah Akbar".


Depuis l’élection, la jeunesse iranienne s’appuie consciemment sur les valeurs démocratiques de la révolution 1979 et redonne du sens aux symboles de la révolution. Elle s’est ainsi approprié un outil majeur de propagande du régime pour le retourner contre lui et le discréditer.
A suivre......

"L'affaire Khomeiny", l'attaque finale contre le mouvement vert ?

Les forces de l'ordre de la République islamique ont décidé de lancer une nouvelle phase dans la répression du mouvement étudiant, prenant comme prétexte le fait que des partisans du mouvement vert auraient insulté l'Ayatollah Khomeiny. Depuis quelques jours, la télévision d'État montre des vidéos, apparemment prises le 7 décembre, où des "manifestants" (du mouvement vert) insultent l'ayatollah Khomeiny en déchirant sa photo et en y mettant le feu.
L'affaire rebondit après le prêche particulièrement violent du Guide suprême, dimanche 13 décembre. Celui-ci y a en effet affirmé :
"Le programme de nos ennemis est la sédition, le notre devrait être une perception et une vision plus fortes. Certains ont violé la loi et ont encouragé le peuple à défier le régime. Le résultat, c'est que nos ennemis désespérés ont insulté notre Imam (...) Après les insultes contre l'Imam, le peuple s'est échauffé, mais je lui demande de garder le calme, ces individus [qui ont insulté Khomeiny] n'ont pas de racines et ne peuvent nous atteindre."
Pendant ce temps, les gardiens de la révolution, comme en 1999, réitèrent leurs menaces envers les "fauteurs de troubles". Par ailleurs 230 parlementaires appellent l'arrestation et le jugement des responsables dans une lettre ouverte.
Face à ce qui apparaît comme la campagne finale pour éradiquer le mouvement vert, plusieurs figures réformatrices se sont élevées ces dernières heures :
- L'association des clercs combattants (ACC), le grand parti des réformateurs religieux, a officiellement demandé la tenue d'une manifestation pour protester contre la profanation de la mémoire du fondateur de la république islamique, de même que Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi. Ces appels interviennent alors que le mouvement réformateur, dont un grand nombre de personnalités sont emprisonnées ou menacées par le pouvoir, n'a jamais pu obtenir d'autorisation pour ce type de démarche.
- Mohammad Khatami, a condamné l'exploitation de la figure de Khomeiny dans la répression.
Pendant ce temps, les spéculations se poursuivent sur l'arrestation prochaine de Mir Hossein Moussavi et les manifestations étudiantes contre "l'autorité totalitaire" continuent (ici, à Sharif), après les grêves des derniers jours. Les étudiants y accusent le gouvernement de manipuler l'opinion.

Powered by Blogger